Cristina Rodriguez

Essay by Eric Levergois (L'enchantement, 2015)
C'est du haut d'un ciel différent du nôtre, un ciel léger où les objets s'assemblent comme dans les comptines et les récits des petits princes, que nous parviennent les vues et les sujets de Cristina Rodriguez. Dans la peinture, les choses et les êtres se créent une demeure, ils apparaissent au centre d'un milieu qui leur est propice et entretien leur vie. Dans l'originel tourbillon qui présida aux variations sur le carillon de Moussorgsky, transposé avec virtuosité par l'artiste dans les années quatre-vingt (Tableaux d'une Exposition), également dans le Carnaval des Animaux des années quatre-vingt-dix, nous avons pris l'habitude de ces plantes, de ces animaux, de ces scènes surgies des profondeurs. Dans les années deux mille, voyages en Afrique, scènes de pays éloignés, formes mythologiques et paysages s'emparent de l'espace. Éloignons-nous de la tentation de penser en surface l' apparence lisse et simple de ces visions qu'on imagine naïves. Elles proposent toutes la naissance d'une vie inconnue qui utilise la légèreté d'un colorisme porté à la douceur, mais qui fait émerger de l'ombre des rêveries : ces sont des plantes affichant en secret de nouvelles parures, des bouquets qui croissent par des accords de couleur en mode mineur, un monde qui s'appuie sur des lointains décoratifs et des mystères qui éclosent sous nos yeux. Certaines de ces toiles deviennent spontanément familières par l’extrême tension d' une sorte d'emprise passionnée, grave et sombre, qui s'ancre en nous : un pot rempli de fleurs à peine posées se remplit sous nos yeux de sa forme, et deux anses magiques jouent sur ses flancs ; une suite de sommets couverts de poudre de neige s'élève avec des petits sapins qui les traversent en marchant. Tout un univers de fable un peu grave nous chante son histoire. Les ayant vus une fois, on recherchera les forêts, vases, paysages, les collines et animaux qui ont été dotés de ce rayonnement intérieur secret qui est leur pulsion de rêve. Mais parlons des formes : quelquefois le moins signifie le plus pour offrir un spectacle qui est un enchantement. Si nos regards suivent souvent un trait fascinant de légèreté, c'est qu'il dessine des instants de pur songe, comme pour les Tortues, de 1997, qui se suspendent et glissent dans une eau où poussent des fleurs. Ainsi , Le Poulpe, de 1998, posé mais agissant sur la toile, exerce par la vibration des tons une présence tranquille et revit son être. Il faut entrer dans ce monde en tenant la main des lutins et des fées, comme avec La traversée du détroit de Messine (2006), qui combine plusieurs mythes en profondeur. Il faut s'apprivoiser aux méandres de ces régions mélancoliques où crée l'artiste. Dans cet ordre de peinture où l'expression reste parfois contenue, ou délibérément réduite, cette artiste au cœur savant développe aussi des récits, des réunions de figures de proches qui s'invitent à cette vie comme des icônes de famille rassemblant, dans des éléments plus nombreux et composites, la vie humaine : des figures d'hommes, de femmes, d'enfants, naissent dans la même nature raffinée, s'entretiennent ou jouent, avec pour cadre des broderies de tournesols et des champs de jolis tissus filés à la main. Comme elle le dit elle-même, l'artiste colombienne aime à raconter, à réunir compagnons et amis sous la verdure profonde. Pour se pencher sur ce monde au goût de source, avec cette palette aimante et cette prière apaisante aux maux de la terre, Cristina Rodriguez réalise, de paysages en objets, de lacs en sommets, une vision d'un monde à la fois vaste et confidentiel qui nous apprend à suivre la beauté dans le cœur de ces guetteurs précieux que sont les peintres magiciens.


 
Essays
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