The Philosopher Eric Levergois’s Essay About Cristina Rodriguez’s Painting “Remembering That Late Afternoon”
Le Pianist du Chelsea Arts Club
Le piano brun occupe la pièce comme un meuble-vaisseau qui le plus souvent dort, ou bien il est exposé là, dans son sommeil d'objet pesant et vaste. Mais dans le salon plein d'invités choisis et de femmes en chapeau, bientôt il s'ouvre, il se réveille et il vit : et tout ce qui l'entoure ne sort pas du piano, mais y rentre en hâte. Le piano est la machine à passion par excellence, ses allées, ses avenues, ses rires et ses sautillements sont pris d'une ivresse autonome, et l'on ne sait plus s'il existe une force humaine pour l'animer. Grand paysage de bois laqué, sofa élégant de nos tristesses, il tourne de grands bras d'appareil à songes, et tourne et retourne des lueurs de joie, des pleurs de départs, et peut-être La Poule de Rameau, pièce incongrue et acide, surgie toute vibrante d'accents soulevant des poussières de notes, vient pousser l'espace de tous côtés et nous agite. Alors nous comprenons que nous sommes nous-mêmes la métamorphose de ce que désire le grand piano qui, au gré de ses humeurs, de ses tics, de ses bonds et de ses sarcasmes qui défilent : à nous d'entrer dans le cortège bigarré d'animaux qui étalent leur voix rugueuse si haut perchée ! Dans l'ombre du salon de musique, le piano s'estompe, diminue, s'amenuise et s'efface : nous ne sommes plus que lui comme au cœur de ce tableau, passagers ou ombres chinoises courant entre les notes– notre cœur résonne et l'air le plus ancien nous fait vivre et nous fait grandir.
Eric Levergeois
Philosophe
2015
The Pianist of the Chelsea Arts Club
Translated by Dr. Ariane Galy (2024)
Translated by Dr. Ariane Galy (2024)
The brown piano sits in the room like a slumbering ship or a weighty and imposing exhibit. But soon, as the room fills with esteemed guests and ladies in hats, it starts to unfurl itself – it wakes from its slumber and begins to breathe; and everything around is drawn inside it. The piano is the machine of passion par excellence: its alleyways, its avenues, its laughs, leaps and jumps all have their own intoxicated quality and we can no longer tell if a human hand is behind it. A great lacquered landscape, the elegant source of our tears, it produces in great waves sorrows and glimmers of joy, sad farewells and maybe even the Poule de Rameau, an incongruous and acidic piece, surging with a vitality that lifts the even the lightest notes, agitating the air all around it and stirring something within us. It becomes clear that we ourselves are the metamorphosis of what this grand piano desires, that we are at the mercy of its array of jumps, moods, ticks and sarcasms: it is up to us to enter this cortege of multicoloured animals of such coarse and high pitched voices. In the shadow of the music salon, the piano then falters, diminishes, dwindles and erases itself: we become the heart of this picture, passengers and shadows dancing between notes – our hearts ring with the music that makes us live and grow.
Eric Levergeois
Philosopher
2015



